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Télé-travail : les nouvelles géographies du chez soi

17 Août 2020
m3 MAGAZINE

Quelles leçons pour les logements et les bureaux de demain? Tout le monde n’est pas égal face au télétravail. Mauvais remake du film Un jour sans fin, pour certains, un doux moment de pause, loin des préoccupations professionnelles, pour d’autres. Ce qui est certain c’est que cette crise nous a fait réfléchir sur notre attachement – ou pas – à notre lieu de travail.

Tout le monde n’est pas égal face au télétravail. Mauvais remake du film Un jour sans fin, pour certains, un doux moment de pause, loin des préoccupations professionnelles, pour d’autres. Ce qui est certain c’est que cette crise nous a fait réfléchir sur notre attachement – ou pas – à notre lieu de travail.

Aujourd’hui que les restrictions sanitaires sont levées, tout le monde se demande si le télétravail à distance deviendra la norme dans certains secteurs, en matière d’organisation du travail. Pourtant travailler à domicile n’a pas été simple, voire adéquat, pour tous durant les trois mois de semi-confinement. Manque d’échange social, difficultés de séparer vie professionnelle et vie privée…Sur la durée, le télétravail chez-soi ne semble pas une solution parfaite pour tous.

Bien que nous n’ayons pas tous vécu le semi-confinement de la même manière, notre habitat a été durant trois mois le cadre unique et limité de tout ce qui fait notre quotidien  : lieu de vie, de travail, de sport et de sociabilité. Pour ceux ayant pu garder leur emploi et réaliser du télétravail à domicile, la maison s’est vue envahie par le travail, l’extérieur et les soucis.

La frontière entre espaces public et privé a été fortement remise en cause. Plus largement certains ménages vivant dans des appartements aux dimensions réduites ont souffert de la multifonctionnalité des lieux : difficultés à pouvoir s’isoler et bénéficier d’un coin à soi, difficultés à concilier la vie de famille et la vie de couple en étant 24/24h ensemble.

Habitat et intimité : L’intrusion du travail dans l’habitat

« La maison est notre coin du monde. Elle est un refuge qui nous assure une première valeur de l’être: l’immobilité. » – Gaston Bachelard. Pour beaucoup d’entre nous, le télétravail à domicile a brouillé le rapport que nous entretenons avec notre intérieur, notre « chez-soi ». Pour certaines personnes, l’impossibilité de « couper » vraiment avec le travail, parce que le lieu reste le même, a été une épreuve.

Afin de creuser la notion d’intérieur et réfléchir sur comment « habiter » un espace, m3 MAGAZINE a rencontré un psychologue genevois de renom  : Philip Jaffé. Il nous rappelle qu’habiter un espace est une aventure personnelle. Le chez-soi est un espace à partir duquel on peut « revenir » à soi. Comment le semi-confinement nous a forcés à repenser notre « chez-soi » ?  Avec le télétravail, explique Philip Jaffé, le Chez-soi a été brouillé, malmené et remis en question ! Le défi était alors de maîtriser le degré de porosité avec lequel le travail a fait irruption dans le « chez soi » et faire cohabiter le professionnel avec les autres priorités du quotidien.

Psychologue-psychothérapeute de renom, formé aux universités de Fribourg et Genève, Philip D. Jaffé est professeur à l’Université de Genève. Egalement membre du Comité des droits de l’enfant de l’ONU, il est amené à arpenter le monde. En mars dernier, au retour d’une mission dans le Pacifique Sud, il s’est retrouvé confiné chez lui à Sion avec son épouse et leurs deux enfants pré-adolescents. Initialement un peu désorienté, il a plongé comme à son habitude dans le travail, mais baignant dans le bonheur de la proximité physique et émotionnelle des siens.

 


© sedrik nemeth

SELON VOUS, QU’EST-CE QUE LE CHEZ-SOI ? ET QU’EST-CE QU’ÊTRE CHEZ SOI ?
P.J. : La sécurité du cocon privé… Le bien-être ressenti dans un espace que l’on contrôle et qui est libre des interférences avec des personnes qui ne sont pas invitées à le partager !

FACE À L’IMPOSSIBILITÉ DE « COUPER » VRAIMENT AVEC LE TRAVAIL, PARCE QUE LE LIEU RESTE LE MÊME, QUELS SONT VOS CONSEILS POUR VIVRE AU MIEUX LE TÉLÉTRAVAIL ?
Savoir passer de la porosité par nécessité aux moments d’étanchéité. Autrement dit, savoir se libérer l’esprit de l’ingérence professionnelle  ! Pour les parents dont le télétravail s’est avéré compliqué avec des enfants à la maison, l’essentiel est de fixer les différentes activités de la journée et leur durée avec une certaine discipline. Dans la mesure du possible, il faut préserver des espaces dédiés à la sphère personnelle. N’hésitez pas à créer des remparts autour de votre intimité  ! Pour réussir cela, les formules diffèrent mais la proactivité est de mise.

FACE À LA SOLITUDE ET L’ISOLEMENT IMPOSÉS PAR UN TÉLÉ-TRAVAIL PROLONGÉ, POURQUOI EST-IL UTILE DE CONSULTER UN PSYCHOLOGUE ?
Un certain nombre de personnes ressentent le besoin d’être « contenues » par l’encadrement, la supervision et même un certain contrôle présentiel. Pour certaines, le changement de rythme a été trop abrupt et associé à des états d’angoisse liés à la pandémie… De plus, pour les couples et les familles dont l’harmonie est précaire, se regarder dans le blanc des yeux 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, peut tout faire exploser.

D’autres personnes se sont retrouvées en situation de vulnérabilité psychologique car la fréquentation de leur lieu de travail représente pour elles la principale, voire l’unique, occasion de créer du lien social. Je me demande si le monde professionnel n’a pas une certaine responsabilité à réfléchir sur le «  para-télétravail  », en proposant des activités complètement optionnelles pour parer à l’isolement de certaines et certains. Néanmoins, j’ai l’impression que le semi-confinement a également été l’occasion de découvrir comment tisser des liens autrement, virtuellement, à travers les outils numériques.

Architecture d’intérieur : Des intérieurs équilibrés  entre intimité, vie commune et télétravail.

Trois mois de télétravail à la maison ont mis en lumière les défauts de nos lieux de vie. Même une fois déconfinés, pourquoi ne pas repenser notre intérieur… Nous l’avons bien compris : il est impératif de se créer des espaces à soi ! Mais comment ? m3 Magazine a rencontré Clémentine Chometon, architecte d’intérieur basée à Genève et co-fondatrice de ICI Store, qui nous explique comment nous pouvons faire de la conception de notre intérieur une expérience privilégiée et accessible. Co-fondé par Clémentine Chometon et son associée la céramiste Lisa Novel, ICI Store (Situé au 14 Route de Chêne à Genève) est à la fois un cabinet de conseil en architecture d’intérieur, une boutique de mobilier et de décoration et un atelier de céramique. Nous sommes souvent tentés de prendre une chaise de la cuisine et un coin de table. Grosse erreur, explique-t-elle ! La première chose à faire serait d’acheter un mobilier confortable et dédié au télétravail.

Entretien avec Clémentine Chometon, Co-fondatrice de ICI Store et ICI Architecture d’Intérieur.

QUELS SONT VOS CONSEILS EN MATIÈRE D’AMÉNAGEMENT ET D’ERGONOMIE POUR CRÉER UN ESPACE INTÉRIEUR ÉQUILIBRÉ ENTRE INTIMITÉ ET EXIGENCES DU TÉLÉTRAVAIL ?
L’avantage du télétravail, c’est que l’on a le choix de son cadre de travail. On peut désormais se retrouver dans un environnement chaleureux, rassurant, à la différence de l’open-space qui peut générer du stress supplémentaire. Arranger un espace de travail chez soi permettra une meilleure concentration, et une sensation de bien-être pour renouer avec le travail. De nombreuses personnes ont compris l’importance d’être en accord avec son intérieur. Surtout celles qui ont passé trois mois à regarder une tapisserie qu’elles détestaient !

En tant qu’architecte d’intérieur, je propose à mes clients une offre sur-mesure car chaque habitat est différent et possède une «  personnalité  » qui lui est propre. A mon sens, tout espace de travail doit bénéficier d’un apport de lumière naturelle. Le silence est également un facteur essentiel pour faciliter la concentration. Pour les personnes qui manquent d’espace, il faut se mettre à l’écart le plus possible de toute activité domestique, le cas échéant, privilégier principalement la chambre à coucher. En termes d’ergonomie, l’essentiel est d’avoir une position assise confortable. Nous sommes souvent tentés de prendre une chaise de la cuisine et un coin de table. Grosse erreur ! La première chose à faire serait d’acheter un mobilier confortable et dédié au télétravail.

DE NOMBREUX BIENS IMMOBILIERS NE SONT PAS VRAIMENT IMAGINÉS POUR LES ACTIFS À DOMICILE… SELON VOUS, QU’EST-CE QUE LE SEMI-CONFINEMENT A RÉVÉLÉ DE NOS LOGEMENTS ?
Auparavant, le télétravail ne faisait pas partie du quotidien en Suisse romande. Avec l’arrivée du Covid, les entreprises ont dû s’adapter très rapidement. Sauf que l’habitat n’était clairement pas pensé pour faire cohabiter vie privée et vie professionnelle. Surtout dans les petits espaces, et avec parfois la présence des enfants qui vient rajouter une contrainte d’espace supplémentaire.

Si le télétravail tend à devenir une pratique courante, il sera désormais considéré comme un élément clé à prendre en compte au même titre qu’un autre besoin. Il sera donc indispensable de repenser l’habitat pour avoir un coin isolé que l’on pourra dédier au travail, au même titre qu’un autre espace de vie.

Architecture : Bâtir des immeubles mieux adaptés à notre (futur) mode de vie

Comment adapter nos habitats au quotidien de tous les membres de la famille ? Comment disposer d’espaces qui communiquent, mais qui, au besoin, peuvent être isolés ? Voici quelques questions soulevées par le semi-confinement des trois derniers mois. Cette expérience a également mis en lumière les carences et les inégalités sociales des logements contemporains. Quelles leçons tirent les architectes de cette crise pour l’avenir du logement ? Dominique Zanghi, directeur de m3 ARCHITECTURE explique l’importance de replacer l’essentiel au cœur de l’architecture. Pour Carmelo Stendardo, co-fondateur et associé du bureau 3BM3, c’est la manière de vivre ensemble qui doit être repensée. A moyen terme, dit Hervé Dessimoz, CEO du bureau Groupe H, il faut penser à des plans plus flexibles où le nombre de pièces ne sera pas le facteur déterminant du loyer. Ce facteur sera plutôt celui de la surface mise à disposition !

Créé en 2019, m3 ARCHITECTURE est un bureau d’architectes et d’urbanisme genevois, dirigé par Dominique Zanghi, architecte avec une expérience de plus de 30 ans à Genève.

LA QUALITÉ DES LOGEMENTS A ÉTÉ MISE À L’ÉPREUVE DURANT L’EXPÉRIENCE DU CONFINEMENT PROLONGÉ. QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR CELA ?
Afin de comprendre pourquoi la typologie de certains logements n’était, en effet, pas adaptée à ce que nous avons vécu, il est indispensable de remettre notre héritage architectural en perspective historiquement. Fin du 19e siècle, l’industrialisation des villes, et donc l’arrivée massive des personnes en ville, ont généré une crise du logement. Les deux guerres mondiales ont ensuite tout bouleversé.

Le mouvement moderne s’est alors penché sur la manière d’habiter en ville où la plupart des logements étaient insalubres. N’oublions pas que jusqu’au milieu du 18e siècle, les villes étaient encore construites sur des tissus parcellaires issus du Moyen Âge et entourées les remparts. Comment faire également pour « ouvrir » ces villes et permettre aux habitants de profiter de la lumière ? Durant l’entre-deux-guerres, grâce à quelques réalisations comme l’immeuble Clarté qui date de 1932, rue Saint-Laurent 2-4 – Le Corbusier, la façon d’habiter s’est légèrement améliorée mais c’est réellement à la fin de la deuxième guerre mondiale qu’on a commencé à construire massivement du logement avec comme objectif de permettre au plus grand nombre de vivre correctement.

Ce critère est aujourd’hui, bien évidemment, le critère principal dans la construction. Et pourtant nos logements ne sont, tout de même, pas adaptés au confinement qui suppose d’accueillir en permanence, du jour au lendemain, tout le monde à la maison et de télé-travailler de surplus. Mais au-delà du confinement, les logements ne répondent pas non plus aux transformations sociales de la population dont les couples monoparentaux et les familles recomposées.

Encore aujourd’hui les logements ne sont pas tous adaptés à la garde alternée, à la visite des parents ou des grands-parents. Prenons par exemple un couple qui se retrouve momentanément une semaine sur deux avec 5 enfants… À ce jour, pour faire face à cela, nous avons vu émerger la chambre indépendante que plusieurs familles pourraient louer occasionnellement dans un immeuble.

SELON VOUS, COMMENT LE TÉLÉTRAVAIL MODIFIE NOTRE RAPPORT AU LOGEMENT ?
À mon sens, ce n’est pas uniquement la question du télétravail qui interroge notre rapport avec notre habitat, mais ce sont nos modes de vie. Prenons un exemple : auparavant, la télévision était un des pivots du logement, autour duquel toute la famille se réunissait dans la même pièce et partageait certains moments. Aujourd’hui tout le monde est connecté mais séparément. Les membres de la famille sont sur leurs tablettes et smartphones respectifs donc de façon individuelle. La famille n’est pas forcément réunie et l’espace individuel dans le logement prend beaucoup plus d’importance.

D’autre part, au-delà du fait d’être confinés et obligés de rester chez nous, l’étroitesse de certains logements était déjà une réalité contraignante. Si à cela on ajoute la possibilité de travailler et d’étudier à distance, il est évident que l’idéal serait d’agrandir les logements mais cela est un luxe que tout le monde ne peut pas se permettre. D’autant plus que l’on dépense déjà beaucoup de surface en Suisse. Il faudra donc revoir l’aménagement des appartements ! Étant donné que nos modes de vie évoluent très vite, il faudra peut-être aussi envisager que tout ne se passe pas forcément toujours dans le logement.

LE CONFINEMENT A MIS EN EXERGUE L’IMPORTANCE DES LIEUX PUBLICS PARTAGÉS, DES ESPACES PUBLICS AINSI QUE DE LA MOBILITE DOUCE…
Avec la limitation de notre liberté de se mouvoir, de pouvoir sortir et de partager la vie avec d’autres, nous nous sommes rendu compte que la nature en ville est très importante. Nous avons aussi vu combien la nature pouvait prendre très vite le dessus. La restriction de notre mobilité nous a poussés à chercher les espaces verts proches de nos domiciles. En Suisse, nous avons beaucoup de chance car des espaces de qualité existent : les villes ont des parcs et des promenades.

Si les mesures de distanciation devaient être respectées encore longtemps, il faudra que ces espaces soient adaptés à des besoins plus dilatés. En tant qu’architecte, j’ai été très sollicité car je devais, par exemple, intégrer des pistes cyclables et de plus larges trottoirs. Les chemins de promenade, auparavant d’une largeur de deux mètres, devront être plus généreux afin de permettre aux personnes de garder des distances.

Cependant, la question de la place se posait déjà avec l’usage croissant du vélo et des trottinettes par exemple, qui n’est pas toujours compatible avec le déplacement des piétons. Par ailleurs, les files d’attente pour rentrer dans certains magasins soulèvent la question de la largeur des trottoirs. Imaginons, s’il avait fallu respecter les mesures de distanciation en hiver… En été, c’est moins gênant de faire la queue dehors mais si cela continue ainsi cet hiver, la notion d’attente sur un trottoir ne sera pas acceptable. Autrement dit, si comme disent les experts « il va falloir vivre avec le virus », le seuil d’entrée entre un magasin et un trottoir devra alors se dilater.

Mais comment cela pourrait être possible sachant que la location du mètre carré commercial est déjà excessive ? Est-ce que c’est le commerçant qui s’offrira plus de mètres carrés ? Or, en raison de la crise les loyers ne peuvent plus monter.

Très sensible à la fonction sociale de l’architecture qui définit à long terme l’organisation des espaces urbains, 3BM3 Atelier d’Architecture SA a été fondé en 2000 par Carmelo Stendardo et Bénédicte Montant. Fort d’une quarantaine de collaborateurs, l’Atelier conçoit, réalise et dirige des pro-jets architecturaux et urbanistiques aussi bien à Genève et dans ses environs qu’à l’étranger, notamment au Luxembourg, en Grèce, à Singapour, aux Émirats, au Qatar et en Chine. Travaillant tant à l’échelle du design qu’à celle d’infrastructures beaucoup plus complexes, 3BM3 Atelier d’Architecture développe pour ses clients des projets de maisons, d’immeubles d’habitation, de bâtiments administratifs entres autres. Durant ses 30 ans d’expérience dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme, Carmelo Stendardo s’est toujours engagé dans la réflexion sur la profession, l’environnement bâti et l’aménagement du territoire genevois. Il a présidé dans ce cadre la Fédération des architectes et des ingénieurs, les commissions cantonales d’architecture et des Monuments, de la Nature et des Sites (CMNS).

D’APRÈS VOUS, QU’EST-CE QUE LE SEMI-CONFINEMENT A RÉVÉLÉ DE NOS LOGEMENTS ?
Bien que nous ayons eu l’immense chance d’être soumis à un confinement responsable et non pas à un confinement coercitif, cette situation a mis en exergue la nécessité impérative de développer les aspects qualitatifs des logements. Ces derniers passent par la générosité dimensionnelle de certaines pièces ou la flexibilité d’usage d’autres, mais également par les prolongements extérieurs, soit sous forme de balcons, de loggias ou de terrasses. L’isolation acoustique entre logements est aussi un élément important. Alors que nous profitions tous d’un silence apaisant dans un climat de totale incertitude, les bruits entre voisins ont provoqué beaucoup de tensions.

D’UN POINT DE VU ARCHITECTURAL, COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS QUE DE NOMBREUX LOGEMENTS ONT ÉTÉ SI PEU COMPATIBLES AVEC LA NOTION D’INTIMITÉ ET LE TÉLÉTRAVAIL PENDANT CETTE PÉRIODE ?
Le logement n’a jamais été conçu pour une occupation complète dans le déroulement d’une journée, ni pour le développement de toutes les activités qui occupent nos vies : le travail, les études, la culture, les loisirs, le sport… Se retrouver à pratiquer tout cela dans un espace confiné, à plusieurs, n’a de toute évidence pas été une partie de plaisir pour une bonne partie de la population  ! Certes nous pouvons et devons améliorer la qualité des logements, mais imaginer que l’on puisse parvenir à concilier toutes ces activités dans un seul espace est illusoire.

La situation que nous avons traversée est inédite et il faut espérer qu’elle reste comme telle. En revanche, réaliser des logements sans prolongements extérieurs ou avec des pièces à la limite de l’habitabilité doit désormais faire partie de notre passé. Les logements devraient disposer d’espaces modulables, par des cloisons coulissantes par exemple, interchangeables (le salon devient une chambre à coucher ou celle-ci devient un espace de travail) et réellement adaptés à leurs occupants.

EST-CE À DIRE QUE LA CONSTRUCTION DOIT SE REPENSER ? FAUT-IL ALORS REPENSER LES ESPACES POUR GAGNER EN PLACE ?
La disponibilité foncière est une denrée rare et il est acquis qu’il faut préserver nos sols. Dès lors imaginer que l’on puisse construire des appartements plus grands à l’avenir me semble difficile. Cependant, c’est la manière de vivre ensemble qui doit être repensée. Ce processus était en cours bien avant l’apparition du Covid-19, avec des appartements partagés, multigénérationnels et où finalement la sensation de disposer de plus d’espace devient une réalité.

Un plus grand nombre de personnes partage un grand salon, un espace bibliothèque, des espaces de coworking ou des aménagements extérieurs plus généreux, sans que la sphère intime de la chambre soit réduite. Ces formes d’habitats nous permettent de disposer de ce qu’à titre individuel nous ne pourrions pas avoir, comme des jardins potagers ou des saunas.

DURANT CES DERNIÈRES DÉCENNIES, LA PRESSION DU FONCIER ET LES COÛTS DE CONSTRUCTION ONT-ILS ABOUTI À UNE RÉDUCTION DES SURFACES HABITABLES, À LA FAIBLESSE DE LEURS OUVERTURES SUR L’EXTÉRIEUR ET À LA DISPARITION DES TERRASSES ET AUTRES ESPACES D’AGRÉMENT EN PLEIN AIR ?
Certainement, la pression sur le foncier ne favorise pas le développement de solutions qualitatives pour le logement. Je n’incriminerais pas les coûts de construction car ils répondent aux standards exigés et aux normes en vigueur. Nous avons la chance en Suisse d’avoir en général des constructions de grande qualité, donc durables et pour lesquelles il faut payer un certain prix.

Le foncier a cependant un poids considérable, lié évidemment à l’étroitesse de notre territoire et à la faible disponibilité des sols à bâtir. Dans tous les cas, il n’est pas admissible que ces paramètres aient une incidence sur la qualité des logements. Celle-ci doit être un droit pour les citoyens, et réaliser aujourd’hui encore des logements sans prolongements extérieurs ou mal orientés doit être proscrit.

LE SEMI-CONFINEMENT ET LE TÉLÉTRAVAIL GÉNÉRALISÉ ONT RÉVÉLÉ QUE LES QUESTIONS DE TAILLE ET DE QUALITÉ DES LOGEMENTS (AINSI QUE LA MANIÈRE DONT CES DERNIERS PERMETTENT DE TISSER DU LIEN SOCIAL AU SEIN DE LA VILLE) SONT PRIORITAIRES DANS L’ARCHITECTURE ET L’IMMOBILIER. POUVEZ-VOUS NOUS EN DIRE DAVANTAGE ?
La qualité des logements est au centre des préoccupations de nombreux architectes depuis des décennies. Ces derniers n’ont pas attendu la pandémie pour s’interroger sur l’habitat et son évolution dans nos sociétés  ! La crise sanitaire a surtout révélé que la mauvaise architecture n’est pas viable et qu’elle fait payer un important tribut à ceux qui l’occupent. Il faut dès lors élever le débat, favoriser l’architecture qui parle réellement de qualité, qui met l’être humain au centre de ses préoccupations. Cela devrait s’étendre également à tous les acteurs de la construction, du promoteur à l’entrepreneur, pour un développement culturel de l’acte de bâtir.

Directeur du Groupe H, et membre de l’Ordre des Architectes en Ile-de-France, Hervé Dessimoz partage avec nous ses réflexions sur notre rapport au logement.

QUELLES LEÇONS L’ARCHITECTE POURRAIT-IL TIRER DU SEMI-CONFINEMENT QUE NOUS AVONS TOUS VÉCU ?
La densification et la forme urbaine proposée à Genève, sou-vent réalisée en îlots avec des cours intérieures, conduisent à des échelles (distance, hauteur) peu ou pas adaptées à l’échelle humaine. De plus, la valeur locative de l’appartement, étant fixée au nombre de pièces, permet à certains propriétaires de mettre sur le marché des logements minimalistes, source de mal être pour les résidents. Le semi-confinement a rendu la cohabitation des familles difficile dans des espaces mal adaptés.

La rigidité du plan, codifié par des règlements très contraignants, amène à des typologies standardisées : hall d’entrée, cuisine + séjour + salle à manger dans un espace partagé ; chambres à cou-cher cloisonnées à minima ; généralement sur une façade arrière peu éclairée ou avec des vis-à-vis ; des balcons présentant souvent des dimensions trop étriquées pour remplir cette fonction. Enfin, un appartement sans terrasse ne devrait pas exister…

A moyen terme, il faut penser à des plans plus flexibles où le nombre de pièces ne sera pas le facteur déterminant du loyer. Ce facteur sera plutôt celui de la surface mise à disposition ! Cette surface devra offrir des équipements fixes (pièce d’eau et cuisine) et judicieuse-ment disposés pour permettre la modulation des espaces selon les attentes de chacun, voire selon les circonstances : télétravail par exemple mais aussi arrivée des enfants qui en fonction de leur âge ont des besoins qui évoluent.

QU’EST-CE QUE LA CRISE SANITAIRE A RÉVÉLÉ DE NOTRE RAPPORT AU LOGEMENT?
Nos logements ne sont plus des lieux de vie mais de passage… On y reste rarement le jour et l’on y revient pour dormir. Pour avoir de l’intimité, les chambres répondent à cette attente. Par contre pour le télétravail, elles sont plutôt exiguës et souvent encombrées par du mobilier ne répondant pas aux exigences de cet exercice. Dès lors, il reste la pièce commune, plus grande, mais partagée… certainement vivante mais peu susceptible de permettre le silence et la concentration, voire le travail en visioconférence.

Si l’on décide de généraliser le télétravail, il faut proposer une pièce supplémentaire, réservée à cette activité et équipée en conséquence. Mais il y a un coût ! Celui-ci pourrait être partagé en trois : l’employeur qui économisera en surface de bureau ; l’employé qui économisera en frais de déplacement, gagnera du temps, pour lui, sa famille et ses amis ; la collectivité publique qui verra diminuer les besoins en espaces et transports publics. Il s’agit là d’une proposition simple mais rapidement réalisable car basée sur le bon sens.

LE SEMI-CONFINEMENT ET LE TÉLÉTRAVAIL GÉNÉRALISÉ ONT RÉVÉLÉ QUE LA MANIÈRE DONT LES LOGEMENTS NOUS PERMETTENT DE TISSER DU LIEN SOCIAL AU SEIN DE LA VILLE EST PRIORITAIRE DANS L’ARCHITECTURE ET L’IMMOBILIER…

Oui. Si la qualité du logement est fondamentale, le prolongement du logement en termes de partage au-delà du cercle familial l’est également  ! Il faut éviter l’isolement et créer des lieux d’activités et d’échanges. Nous l’avons proposé dans la Tour C2 à Meyrin. Nous y avons disposé une grande terrasse végétalisée ouverte à tous les résidents avec les buanderies. Tout cela à mi-hauteur du bâtiment. Au-delà des événements organisés par les familles, il y a aussi des événements collectifs. Cet espace est une première étape vers la vie sociale avant la rue et les lieux publics. Il ne s’agit pas de la solution mais d’une partie de la solution. Si vous cultivez un lien social à proximité de votre lieu de vie, il sera plus facile de le pratiquer dans la Ville !

Les bureaux de demain : Espaces de Coworking, une alternative au home office

Manque d’échange social, difficultés de séparer vie professionnelle et vie privée… . Il n’est pas toujours simple, voire adéquat, de télé-travailler chez soi. Sur la durée, le télétravail à domicile n’est donc pas une solution parfaite. Une alternative possible : les espaces de coworking ! En effet, pour les salariés dont le retour au bureau n’est pas pos-sible avant longtemps, les espaces de coworking peuvent offrir une alternative plus sociale.

Travailler dans un tiers lieu permet de marquer une coupure franche entre vie pri-vée et vie professionnelle, de retrouver des horaires et une ambiance de bureau. C’est une solution très efficace si le retour au bureau n’est pas possible avant longtemps pour les salariés. D’autant plus que les mesures sanitaires de désinfection sont les mêmes que pour les entreprises, ces lieux partagés ne présentent donc pas plus de risques. Enfin, ils évitent à certaines personnes de prendre les transports  !

Côté entreprises, le coworking représente une solution très flexible car il est possible de réserver des places rapidement et sans s’engager sur une longue durée. Il est possible que l’expérience de télétravail généralisé pendant le semi-confinement accélère la mutation des espaces de travail traditionnels au cours des prochaines années. Les entreprises passeront probablement d’un pilotage des coûts immobiliers au mètre carré à un pilotage par collaborateur. Le télétravail étant déjà plébiscité dans certains secteurs professionnels, les immeubles de bureaux vont certainement connaître d’importantes transformations.

Et si nous imaginions un futur où le travail ne serait plus systématiquement corrélé à un bureau fixe, les horaires deviendraient flexibles, et le temps gagné serait réinvesti dans des activités jugées plus bénéfiques pour le bien-être personnel ? Deux experts du coworking, Amanda Byrde, fondatrice et directrice d’Impact Hub Genève, et Kaspar Danzeisen, directeur associé de l’espace coworking Voisins, partagent avec nous leurs réflexions sur les bureaux de demain.

Passionnée par l’entrepreneuriat social et l’économie circulaire, et titulaire d’un diplôme en HEC de l’Université de Genève, Amanda Byrde a co-fondé Impact Hub Genève et Lausanne, où elle développe de nouvelles approches pour mettre en relation le secteur privé, la communauté internationale et les entrepreneurs pour un impact durable. Elle est également co-présidente d’Impact Hub Suisse, et co-initiatrice de Circular Economy Transition , une initiative pionnière mise en œuvre dans 5 villes suisses avec pour objectif d’accélérer la transition. Un autre projet phare d’Impact Hub Genève, est Accelerate2030 , un programme mondial multipartite, co-initié par Impact Hub Genève et le PNUD Genève en 2016, dont la mission est d’aider les entrepreneurs des pays en développement à contribuer aux Objectifs de développement durable (ODG).

QUEL SERA L’IMPACT À MOYEN TERME DE LA CRISE SANITAIRE SUR LE MARCHÉ DES ESPACES DE COWORKING ?
À moyen terme, il reste toujours un peu d’incertitude mais nos espaces à Genève et à Lausanne reprennent vie. Certains jours nous oublions même qu’une crise est survenue. Pour le long terme, mis à part la montée du nombre d’indépendants prévu en hausse, nous avons reçu des demandes de la part d’entreprises qui souhaitent placer leurs employés, ou d’employés eux-mêmes qui sont en télétravail mais ont besoin d’un espace pour donner rendez-vous à leurs clients.

PENSEZ-VOUS QUE LES ESPACES DE COWORKING JOUERONT LE RÔLE DE DÉSENGORGER LES BUREAUX, TOUT EN PERMETTANT AUX SALARIÉS QUI SOUHAITENT ÉVITER LES TRANSPORTS EN COMMUN DE SE TOURNER VERS UN ESPACE À LA FOIS CONÇU POUR LE TRAVAIL ET PROCHE DE LEUR LIEU DE VIE ?
Absolument  ! Le télétravail c’est très bien, mais ce n’est pas une solution à long terme. On entend parfois parler d’une “phobie” des meetings en ligne. Du côté des entreprises, on ressent un besoin croissant de plus de flexibilité. Elles ne peuvent plus se permettre de s’engager à long terme dans des baux qui ne satisfont plus leurs besoins, qui évoluent au fur et à mesure du temps face à un marché du travail de plus en plus fluide.

COMMENT RESPECTEZ-VOUS LA NÉCESSITÉ D’ESPACER LES COLLABORATEURS DANS VOS ESPACES DE COWORKING ?
Nous avons réaménagé nos espaces afin de permettre une distanciation des personnes. Nous rappelons à nos membres de prendre les précautions nécessaires et affichons des rappels des gestes barrières à respecter. Nous suivons ainsi les recommandations données par The Swiss Coworking Association.

SELON VOUS, À QUOI RESSEMBLERONT LES BUREAUX DE DEMAIN ?
Nous sommes un espace de coworking axé sur le bien-être, le développement durable et l’inclusion de tous. Par conséquent, nous envisageons des bureaux remplis de plantes et de sourires, avec plus de flexibilité en accord avec les besoins des métiers de demain. Nous espérons que les espaces de co-working de demain vont permettre une collaboration plus poussée entre différentes entreprises, organisations et entrepreneurs qui, sans coworking ou lieu d’échanges, ne se seraient jamais rencontrés !

Après six ans dans le secteur Finance et IT au sein de multinationales, et l’obtention d’un MBA à l’EPFL, Kaspar Danzeisen rejoint l’équipe Voisins en tant que directeur associé pour développer un réseau d’espaces de travail et de vie à Genève et en Suisse romande.

QUEL SERA L’IMPACT À MOYEN TERME DE LA CRISE SANITAIRE SUR LE MARCHÉ DES ESPACES DE COWORKING ?
Je suis plutôt optimiste  ! De nombreuses entreprises ont été obligées de découvrir de nouveaux modes de travail en général, dont le home office, et aussi des outils collaboratifs virtuels. Elles ont donc dû sortir du mode de pensée selon lequel pour être efficace et mieux gérer les équipes, il faut être au bureau, tous au même endroit. Ces changements peuvent débloquer une grande demande supplémentaire pour les espaces de coworking provenant des PME et moyennes entreprises, le coworking compris comme une location d’espaces de travail flexibles et non pas nécessairement comme une collaboration entre professionnels dans un open space.

Avant la crise sanitaire, 50% de notre clientèle était déjà composée de salariés. Leur employeur payait l’abonnement chez nous. En ce qui concerne Voisins, nous avons également des cafés dans nos centres qui sont ouverts au grand public. Depuis le déconfinement, l’activité reprend plutôt bien. On voit que les clients ont envie de ressortir de chez eux et de retrouver des contacts sociaux. Quant à nos bureaux, notamment l’utilisation nomade (espace partagés), nous sommes encore en-dessous du taux d’utilisation d’avant la crise. On constate que beaucoup plus de personnes font du home office qu’avant. La reprise est donc progressive.

En revanche, nous avons de nouvelles demandes de personnes qui en ont marre du home office et qui rencontrent des difficultés à gérer à la fois leur charge de travail et leur vie de famille, notamment dans des logements qui ne sont pas adaptés à du télétravail prolongé. Ils ont donc besoin d’autres alternatives.

VOUS AVEZ VOUS-MÊME FAIT DU TÉLÉTRAVAIL. COMMENT VOUS ÊTES-VOUS ORGANISÉ ?
Personnellement, j’ai découvert les avantages à ne pas devoir me déplacer pour aller au travail… J’habite à la campagne et j’ai un trajet pendulaire tous les jours. Nous perdons tout de même du temps dans les transports en commun ou dans la voiture… Nos équipes ont également intégré le home office qui n’était pas généralisé au sein de Voisins alors que nous avons déjà une politique de travail très moderne. Aujourd’hui, c’est devenu naturel dans notre mode de fonctionnement.

QUELS SERAIENT VOS CONSEILS POUR LES PERSONNES SOUHAITANT S’INITIER AU COWORKING COMME COMPLÉMENT DU HOME OFFICE ?
Je pense qu’il faut décortiquer le quotidien selon le type de tâche et ensuite choisir votre lieu de travail en fonction de vos tâches: certaines activités se prêtent parfaitement pour la maison, d’autres pour un poste dans un bureau traditionnel et d’autres pour un cadre plus décalé et inspirant tel qu’un espace de coworking. A mon sens, du point du vue du travailleur, l’idéal serait d’avoir plusieurs options et de pouvoir s’organiser selon ses besoins, le type de projet et l’équipe impliquée.

SELON VOUS, À QUOI RESSEMBLERONT LES BUREAUX DE DEMAIN ?
Avant tout, rappelons que tous les métiers ne peuvent pas être exercés en télétravail. Néanmoins, je suis convaincu que les bureaux au sens traditionnel du terme n’existeront plus dans le futur. En revanche, ils seront des lieux de rencontre à l’image des espaces de coworking, adaptés à des réunions, des activités de brainstorming  et de stratégie. En revanche, l’exécution du travail pourra être décentralisée  : soit les grandes entreprises auront plusieurs locaux sur une même ville pour éviter que leurs employés ne fassent de longs trajets, soit elles leur permettront de choisir eux-mêmes leur lieu de travail, dont des espaces de coworking.

La mobilité déconfinée : Entre télétravail et mobilité alternative

La crise du coronavirus ouvre également des perspectives quant à la notion de mobilité professionnelle de demain. Aura-t-on toujours besoin d’aller travailler dans un bureau ? Va-t-on assister à un essor du nomadisme digital ? Selon les données de de l’Office fédéral de la statistique, avant la crise du coronavirus, chaque individu en Suisse passait en moyenne près de 90 minutes par jour dans les transports. Alors qu’ils ne consacraient que 30 mn dans des activités de loisir !

Une enquête récente de Deloitte montre une recrudescence des moyens de transport individuels aux dépens des transports publics, taxis et autres services de transport. De nombreux usagers, craignant la contagion dans les trans-ports en commun, envisagent désormais d’opter pour le vélo, le scooter, la trottinette électrique ou la voiture, ainsi que de travailler plus souvent à domicile. Près d’un quart des personnes interrogées prévoient de circuler moins souvent en train, en bus, en tram ou en taxi. Selon l’enquête le trafic cycliste et piétonnier va certainement s’amplifier dans les centres urbains.

A l’image des villes de Bogota, Calgary et New York, la ville de Genève a mis à disposition des pistes cyclables temporaires et des voies réservées aux vélos. Le vélo est aujourd’hui l’une des mobilités douces individuelles les plus sûres. Certains acteurs de la moblité vont même jusqu’à promouvoir la « démobilité », un moyen de réduire nos dépla-cements pendulaires. Plus qu’une obligation pour préser-ver et protéger ses employés de la contagion, la démobilité serait aussi une manière de protéger notre environnement. m3 MAGAZINE a rencontré Giorgio Giovannini, fondateur et directeur du cabinet de conseil Mobilidée, auteur du guide « Mobilité du déconfinement ».

Active depuis 2004, Mobilidée est un cabinet de conseil qui propose des services de mobilité et des outils de gestion aux entreprises et collectivités publiques pour les accompagner à gérer la mobilité de leurs collaborateurs.Sa vision : faire évoluer les habitudes de mobilité vers des modes de déplacements efficaces et durables, répondant notamment aux problèmes de stationnement rencontrés par les Genevois. A ce jour, Mobilidée a réalisé plus de 300 plans de mobilité, créé les services Noctambus, Centrale mobilité et Caddie-Service, et conçu la solution fairpark permettant de gérer le stationnement et la mobilité simple-ment et efficacement. Son fondateur et directeur, Giorgio Giovannini, partage avec nous ses réflexions sur les possibles transformations post-covid concernant les habitudes de mobilité des salariés genevois.

QUELLE MOBILITÉ DEVRIONS-NOUS ADOPTER À LA SORTIE DE CETTE CRISE SANITAIRE, QUAND IL S’AGIT À LA FOIS DE RESPECTER LA DISTANCIATION PRÉCONISÉE ET D’ÉVITER D’ENGORGER NOS ROUTES ?
Nous avons récemment publié un petit guide intitulé «  Mobilité du déconfinement » qui décrit les bonnes pratiques à adopter sous l’angle de la distanciation physique mais également de l’environnement, de la santé et des coûts. Le meilleur mode de déplacement à adopter est la « démobilité » ! Ce néologisme, propre à notre métier, désigne le fait de ne pas se déplacer pour aller travailler. Il fait donc allusion au télétravail, qu’il soit à domicile ou depuis un tiers-lieu (coworking, succursale de l’entreprise).

Comme pour l’énergie, le déplacement le plus efficace, notamment dans cette période sanitaire compliquée, est celui qu’on ne fait pas ! Outre le travail à distance, il est également recommandé de privilégier les modes individuels dits «  doux  », à savoir la marche, le vélo, le vélo électrique et toutes autres formes de mobilités actives (trottinettes,…). Bien entendu, tout le monde n’a pas d’alternatives à la voiture en solo, dans ce cas, nous recommandons de l’utiliser le plus possible en combinaison avec des parkings relais (s’ils sont disponibles) à partir desquels on peut poursuivre à vélo ou en transports publics.

Le grand défi à venir pour les villes et les agglomérations sera d’éviter que les habitués des transports publics, qui boudent actuellement ce mode de déplacement, ne se reportent massivement sur la voiture individuelle sous peine de créer d’importants désagréments sur la route.

POUVEZ-VOUS NOUS PARLER DU POTENTIEL DE LA MOBILITÉ DOUCE, TELLE QUE LE VÉLO (VOIE VERTE, PISTES CYCLABLES) À GENÈVE DANS CE CONTEXTE POST-COVID ?
Dans le cadre d’un plan de mobilité, il est usuel d’analyser le potentiel d’utilisation du vélo par les salariés d’une entreprise. Pour cela, nous regardons qui, parmi l’ensemble des collaborateurs, est domicilié à moins de 9 km de son lieu de travail, distance limite parcourable aisément et volontiers à vélo (électrique). Très souvent, nous constatons des proportions qui dépassent le tiers de l’effectif et ce chiffre peut monter jusqu’aux deux tiers pour certaines entreprises ! Même dans les grandes zones industrielles de notre Canton, souvent excentrées, nous enregistrons des proportions qui avoisinent les 20%. Bien entendu, toute personne qui se trouve à distance cyclable de son lieu de travail ne peut ou ne souhaite pas prendre son vélo. Si toutefois, l’effort conjoint de l’entreprise (via des mesures incitatives) et des collectivités publiques (via les aménagements cyclables) permettait de capter ne serait-ce que 15% à 20% du potentiel total, nous pourrions assister à une transformation significative de la mobilité à Genève !

COMMENT PROFITER DES EFFETS DU COVID19 SUR NOS HABITUDES QUOTIDIENNES POUR TRANSFORMER NOS MOBILITÉS URBAINES ?
La crise sanitaire que nous avons vécue, notamment pendant sa phase aiguë, a spectaculairement pesé sur la diminution des déplacements. En quelques jours, une très grande quantité d’entreprises et collectivités se sont organisées pour que le travail soit effectué à distance. D’après de nombreux retours d’entreprises, cette forme d’organisation, toujours plébiscitée par les collaborateur. trice.s mais trop souvent non souhaitée par les managers, a de fortes chances de s’ancrer durablement, dans une pratique toutefois plus occasionnelle que celle qu’on a connu durant le semi-confinement en Suisse. Nos enquêtes de mobilité auprès des entreprises montrent que la grande majorité des employés souhaitent travailler à distance mais uniquement un à deux jours par semaine. Quoi qu’il en soit, cela pourrait constituer une transformation importante des habitudes de mobilité.

Bien entendu, la période est également propice pour appliquer ce qu’on appelle l’ « urbanisme tactique », consistant à mettre en place très rapidement des aménagements provisoires pour favoriser les modes de déplacement individuels actifs (vélo, vélo électrique, marche…). Il s’agit d’une approche pragmatique pour endiguer efficacement la baisse massive des déplacements en transports publics. Il est fort possible qu’une partie de ces aménagements provisoires, qui tiennent également lieu d’expérimentation, se prolongent une fois la crise passée avec les nouvelles habitudes adoptées.

 

Texte : Nicole Martinez.
Cet article a été publié dans m3 MAGAZINE. Retrouvez tout le magazine ici.